Des dieux et des abeilles

25/08/2019

Episode précédent

 

Dans mon petit jardin à Vallauris, les pousses de bambous (takenoko : litt. enfant de bambous), portaient mieux leur nom, toutes petites pousses de l'épaisseur de trois doigts... Ici elles font l'épaisseur de ma cuisse et il me faut un bon coup de pioche à tête plate pour les déterrer, ou plutôt les couper à cinq centimètres en dessous de la terre environ.

 

C'est agréable, je fais mon petit marché, au frais, dans la forêt. Ce soir, elles mijoteront dans le curry que prépare Takiguchi.

Je ne dois pas aller trop loin, je pourrais bien déclencher un conflit, une dispute entre voisins. Il y a en effet celui qui se sert un peu trop généreusement sur la parcelle commune, ou celui qui se sert carrément chez l'autre. "Fils de bambou! Que je ne t'y reprenne pas..." Ce serait dommage de gâcher l'amitié d'une vie à cause d'un takenoko.

 

Bref. Je passe par la petite maison construite par Motokaze, le fils de Chieko et Takiguchi. Hitomi son épouse, me dit en plaisantant qu'elle a l'impression d'être toujours en vacances en vivant dans cette maison. J'en profite pour faire mes cadeaux souvenirs, omiyage : beurre de cacahuètes bio et maison, de noix de pécan, d'amandes, de noisettes, et la version au chocolat! Hitomi les vend sur les marchés et festivals tandis que Motokaze propose des t-shirt imprimés avec ses propres dessins ou d'autres artistes. Hop, même pas besoin d'attendre Fukuoka pour faire mes emplettes.

 

 

 

Fin de ma pause café et shopping, je leur file un petit coup de main pour préparer la terre pour les plants de salade, et je rentre à la maison à bicyclette pour rapporter ma cueillette. Takiguchi m'attend, il me demande de charger le matériel d'apiculteur dans la camionnette.

 

"Tu as de la chance me dit-il, je t'emmène voir un des plus beaux sanctuaires de la région".

 

En avant. Après une heure de route, j'en sais plus sur mon hôte et ami. Il cultive son jardin et son esprit. Ecrivain, poète, philosophe (c'est moi qui le dit, il n'aimerait pas ces étiquettes), il a passé beaucoup de temps à chercher le sens de l'existence, affiner son art de vivre, et poursuit encore sa quête aujourd'hui. Beaucoup de réserve, et pourtant je sens bien tout l'amour qu'il a pour son épouse, son fils, sa belle-fille, et son petit-fils encore au chaud dans le ventre de sa maman.

Aujourd'hui c'est au travers des Tanka qu'il exprime cette recherche de vérité et de simplicité.

 

 

On arrive à un potager extraordinaire. Des dômes de bambous artisanaux font office de serres, Takiguchi regarde le travail de son ami avec admiration même si je sais que pour lui ce jardin manque de liberté, cela n'en reste pas moins un travail impressionnant. Pas une mauvaise herbe qui dépasse, tout est en ordre et harmonieux.

 

 

 

J'ai une heure de liberté pour aller visiter le sanctuaire, un troisième larron vient les rejoindre pour notre mission du soir. Je vais donc à pieds au sanctuaire, c'est immense, et il y a même une randonnée qui mène au sommet d'une petite montagne mais je manque de temps. Je me ballade donc au hasard, au milieu des maisons de tous ces dieux, en m'imaginant ce que donnerait ma visite si je voyais le monde des esprits et observais la vie quotidienne de tous ces kami, entités spirituelles.

 

 

 

Je suis en retard mais leur ami aussi. Nous observons alors un passant qui cueille dans la haie des jeunes pousses de feuilles d'une certaine plante, dont raffolent pour faire leur cocon, les papillons dont il s'occupe. Takiguchi m'explique qu'il gagne sa vie en vendant des larves de papillon sur internet. Il est aussi étonné que moi.

 

Finalement l'ami arrive, nous montons à l'arrière de son camion, et tandis que le soleil se couche, j'entre à nouveau dans le sanctuaire mais par la voie de service.

 

Nous nous arrêtons devant un petit temple, nous nous équipons, nous déchaussons et entrons dans la maison d'un dieu... Bon la décoration est sobre : un gros tambour shinto et un petit bureau en bois. C'est peut-être un dieu étudiant qui aime vivre dehors.

Bien sûr, nous saluons en entrant, et installons un escabeau en bois pour accéder aux combles. On me demande les en-fumoirs laissés dans le véhicule, j'ouvre donc la porte coulissante pour découvrir le regard de ceux qui voient une apparition divine : je me trouve nez-à-nez avec un couple en pleine prière.

J'enlève mon voile d'apiculteur pour m'excuser et révéler ma nature terrestre.

 

De retour à l'intérieur, on m'invite à aller observer ce qu'il se passe sous le toit. Ma tête émerge dans un bourdonnement, j'allume la lampe torche. Une colonie d'abeilles japonaises a élu domicile dans un angle, près d'une ouverture d'aération. J'espère qu'on pourra récupérer du miel!

J'ai espoir que la colonie puisse être déplacée mais je comprends vite, que tels des ours, nous allons juste la piller. Une vingtaines de minutes plus tard, et un petit coup d'aspirateur, nous laissons les lieux plus propres qu'en arrivant.

Nous saluons la divinité. De son côté même pas un merci, ou peut-être nous offre-t-elle le miel, ou le plaisir d'une ballade nocturne. Je laisse bavarder les vieux copains, et avance sur le chemin de terre. Seul, dans le sanctuaire éclairé par les quelques tōrō*,  peut-être suis-je enfin proche de voir le monde des esprits...

 

*lampes extérieures japonaises traditionnelles灯籠/灯篭/灯楼, panier à lumière, phare


 

 

De retour au potager, dans l'abri de jardin, nous partageons le butin. A la maison, je n'ai qu'une hâte; on sort les morceau de ruches gorgés de miel et je croque dedans, il faut mâcher pour ne pas avaler la cire et la recracher. C'est divin.

 

 

 

Pour lire l'épisode précédent : ici.

 

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